07
avr

Grande, longiligne, elle traverse le hall de l’hôtel Lancaster, près des Champs-Elysées, où nous avons rendez-vous ce matin-là. Cette jeune femme aux yeux verts cachés derrière des lunettes foncées, les pommettes hautes, le visage piqué de taches de rousseur, les cheveux miel coupés courts, qui se love dans un fauteuil, n’est pas l’un de ses mannequins qui défilent dans les magazines de mode, l’allure d’un glaçon. Chaleureuse, cool, de bonne humeur, Charlotte Rampling ne vous fait pas le coup de la star qui attend qu’on se mette à genoux devant sa beauté. Bien au contraire, elle est d’une simplicité totale et vous met à l’aise en vous proposant de prendre un café. Cette Anglaise romantique ne sacrifie pas à la traditionnelle cup of tea. Etrange. Pas du tout. Miss Rampling, à l’exemple d’une autre British Jane Birkin, est devenue la plus française des comédiennes d’outre-Manche. Depuis une quinzaine d’années, elle vit en France un bonheur conjugal avec le compositeur Jean-Michel Jarre et leurs trois enfants. La langue de Molière, Charlotte l’a apprise dès l’âge de neuf ans. Son père, militaire de carrière, était en garnison à Fontainebleau dans les forces de L’Otan. Elle a connu l’école communale en région parisienne avant de repartir en Grande-Bretagne, durant les sixties, en plein Beatlemania. C’est d’ailleurs sous la direction de Richard Lester, le réalisateur de «Quatre garçons dans le vent», qu’elle tourne son premier long métrage «Le knack ou comment l’avoir». A 18 ans, elle baigne dans ce qu’on appelle à l’époque «le swinging London». Mais l’appel du large est fort. Au lieu de se cantonner dans la tiédeur des studios britanniques, Charlotte voyage en Iran, au Pakistan, en Afghanistan, et même dans un monastère tibétain… d’Ecosse. Un drame familial l’a frappée, le décès de sa sœur, et elle veut oublier… avant de reprendre le chemin des studios. La jeune comédienne encore inconnue réussit pourtant à se faire engager dans des productionsitaliennes comme «Le Séquestré» de Gianfranco Mingozzi (1968) et surtout «Les damnés», sous la direction du maître Luchino Visconti qui en fait la partenaire d’Helmut Berger et Ingrid Thulin dans un de ses meilleurs films. «C’est probablement avec Luchino Visconti que j’ai commencé à aimer vraiment le métier de comédienne et le cinéma en général, dit-elle. «Les Damnés» m’ont beaucoup aidée à acquérir un nom dans les milieux du cinéma européen». Les Italiens apprécient Charlotte Rampling et ils lui proposent de participer à d’autres films. En particulier «Dommage qu’elle soit une putain» de Giuseppe Patroni-Griffi (1971), «Giordano Bruno» de Giuliano Montaldo (1973) qui ne constituent pas des chefs-d’œuvre impérissables. Cette période Cinecitta (les studios de Rome) reste avant tout marquée par sa confrontation avec Dirk Bogarde, ce n’est pas un vain mot, dans «Portier de nuit» mis en scène par LilianaCavani. Un film extrêmement dur dans lequel Charlotte, soumise aux sévices sexuels de son bourreau, doit aller jusqu’au bout devant les caméras, montrant ainsi un talent que l’on ne soupçonnait pas.Charlotte Rampling Elle prouve avec « Portier de nuit «qu’elle a l’étoffe d’une star internationale et que les metteurs en scène anglais devraient mieux l’exploiter. Hélas, le cinéma britannique est au creux de la vague. Seul John Boorman l’utilise en lui confiant le rôle féminin principal de «Zardoz» face à Sean Connery. Elle tire son épingle du jeu avec l’ex-James Bond. Mais comme, décidément, elle adore bourlinguer, Charlotte accepte de travailler pour la première fois en France, en 1974, dans «La chair de l’orchidée»que réalise Patrice Chéreau. Elle donne la réplique à Simone Signoret. Charlotte ne peut s’empêcher de dire quelques mots gentils sur celle qui a quitté ce monde, notre entretien a lieu au lendemain de sa disparition. «Une grande dame du cinéma qui était gentille avec moi et me considérait un peu comme sa fille. Une professionnelle jusqu’au bout des ongles qui arrivait tôt le matin sur le plateau et en partait tard le soir». Cette expérience avec Patrice Chéreau et Simone Signoret marque un virage important dans la jeune carrière de Charlotte Rampling. Elle s’installe à Paris, ayant trouvé enfin un port d’attache. Ses choix professionnels sont d’une rigueur totale. Quand l’Amérique la réclame, elle n’hésite pas à suivre les traces d’une certaine Lauren Bacall. Atmosphère glauque et noire des films policiers. Imper mastic, regard d’acier, troublante, insaisissable, la voilà dans «Adieu ma jolie» de Dick Richards (1975). Elle séduit l’un des derniers géants d’Hollywood, Robert Mitchum. Une vieille gloire qu’elle retrouve ensuite sur la côte d’Azur pour «Jackpot» de Terence Young. Un film dont le tournage sera malheureusement interrompu pour des raisons financières au bout de quelques semaines. Yves Boisset lui offre son second film dans notre pays avec «Un taxi mauve «d’après le roman de Michel Déon. «Quand j’accepte un scénario, mon choix se fait d’abord sur la personnalité du metteur en scène et sur l’histoire qu’on me propose. En général, je m’arrange pour connaître ses films précédents, et voir la façon dont il traitera le sujet du prochain. Mais j’aime que mon personnage soit fort et qu’il existe véritablement sur l’écran». Sa réputation de perfectionniste ne constitue pas un handicap lorsque Woody Allen, him-self, lui demande d’interpréter un rôle dans «Stardust memories» (en 1979). Charlotte ne cherche pas à faire carrière, comme elle dit, et pourtant, le résultat est là. Elle tourne peu, mais bien, avec les plus grands metteurs en scène et acteurs. Nouvelle preuve, elle attend trois ans pour retrouver l’ambiance des plateaux américains à l’occasion de «Verdict»sous la direction de Sidney Lumet. Même si le rôle qu’elle joue face à Paul Newman, en brillant avocat, paraît limité, Charlotte est ravie de l’avoir tourné. «Un rôle court, mais très fort au niveau des émotions, cela me suffisait. Je ne veux pas porter un film entièrement sur mes épaules. C’est une priorité dans mes choix». Revenue dans sa tanière de Croissy, près de la capitale, Charlotte ne se consacre pas uniquement à sa vie de mère de famille. Elle reste disponible pour les metteurs en scène qui continuent à lui envoyer quantité de scénarios. Elle rencontre Claude Lelouch pour «Viva la vie», avec Michel Piccoli, Anouk Aimée, Jean-Louis Trintignant, et c’est une bonne surprise. Elle a aussi étonné en acceptant de jouer dans «Tristesse et beauté» d’une nouvelle venue à la mise en scène, Joy Fleury. Elle a pris des risques pour cette adaptation cinématographique du roman japonais de Kawabata, puisque le film n’a pas obtenu de succès commercial. Qu’importe, son statut de star n’est pas en cause. Elle ne le regrette pas. Charlotte Rampling obéit à son instinct. Le feeling, comme on dit. Et elle n’en a certainement pas manqué lorsqu’elle a accepté de tourner «On ne meurt que deux fois». Les derniers dialogues de Michel Audiard, et une mise en scène de Jacques Deray. «L’idée d’avoir Michel Serrault comme partenaire était excitante, car je le considère comme l’égal de tous les grands comédiens avec lesquels j’ai déjà travaillé. De ce point de vue, je n’ai pas été déçue. Ensuite, j’aime énormément le personnage de Barbara. Fascinante, diabolique, rieuse, en contradiction perpétuelle. Un personnage cinématographique qui ne me ressemble pas dans la vie…» Après «On ne meurt que deux fois», Charlotte Rampling s’est lancée dans une autre aventure avec «Max, my love» que réalise, aux studios de Boulogne-Billancourt, le Japonais Nagisa Oshima (auteur de «L’empire des sens» et de «Furyo») : «Je suis amoureuse d’un singe. Je ne vous livrerai aucune autre information». A 39 ans, Charlotte Rampling semble désireuse de ne pas se laisser enfermer dans un genre cinématographique. Elle déclare, au contraire, être intéressée par les diverses facettes des personnages que lui offre le cinéma.