Focus sur les acteurs et actrices

Les contre-emplois sont souvent le péché mignon des acteurs parce qu’ils y trouvent l’opportunité de montrer l’étendue de leur registre. Les contre-emplois donnent parfois du relief à un personnage -classique. Lorsque, par exemple, Michel Bouquet reprend un rôle écrit pour Lino Ventura («Un condé », d’Yves Boisset), il donne à la violence de son personnage un aspect glacial et sadique que le bouillant Ventura aurait gommé au profit d’une colère plus directe et plus au premier degré. De même, lorsque Harrison- Ford remplace John Wayne, décédé peu avant le tournage, dans « rabbin au Far West», de Robert Aldrich, il donne à son gunfighter une fragilité et une maladresse que le Duke ne pouvait pas avoir, enrichissant ainsi un personnage plutôt stéréotypé. Cela dit, les contre-emplois ne sont pas toujours payants auprès du public.

Clint Eastwood se souvient encore de l’échec cuisant de « Honkytonk mans », dans lequel incarnait un musicien alcoolique et tuberculeux. Le contre-emploi le plus remarquable de ces dernières années est sans doute le choix de Bruce Willis dans «Piège de cristal ». A la lecture du projet, on se demandait comment (le prive macho et sûr de lui de la série «Clair de lune», l’ahuri martyrisé par Kim Basinger dans «Boire et déboires» allait pouvoir incarner un dur dans un polar-catastrophe où devait primer l’action physique. A l’intéressé répondait : «On oublie un peu trop souvent que j’ai d’abord reçu une formation dramatique». Et de rappeler son itinéraire. Bruce Willis est né le 19 mai 1955 en Allemagne, dans une garnison où son père est stationné. Deux ans plus tard, la famille regagne les Etats-Unis Et s’installe dans le New Jersey. C’est la que le jeune Bruce fait ses études secondaires. Mélomane précoce, il apprend à jouer de l’harmonica en autodidacte et monte même une petite formation (aujourd’hui encore, lorsqu’il en a le temps, il joue du rhythm and blues dans un ensemble musical, les Heaters). Comme beaucoup d’étudiants, il pratique des petits métiers pour se faire de l’argent. C’est ainsi qu’il devient gardien de nuit d’une centrale nucléaire dans une île artificielle du Delaware, où il contracte une pneumonie. Lorsqu’il reprend ses études, il s’inscrit au collège de Montclare, réputé pour sa section dramatique. En 1977, il fait ses débuts sur scène dans «Heaven on earth ». Le relatif succès de la pièce le pousse à brûler les étapes. Il quitte le collège et part pour New York. La, il fait partie du First Amendment Comedy theatre, se fait remarquer dans une pièce intitulée «Railroad Bill», en 1987, et donne cent représentations de « Fool for love », de Sam Shepard, en 1984. Parallèlement, il est barman, apparait dans des spots publicitaires pour les jeans Levis 501, et fait ses débuts (modestes) à l’écran dans deux films de Sidney Lumet : «Le prince de New York» et «Verdict». Sur les conseils de son agent, il se présente à l’ultime séance de casting de «Clair de lune». Il est engagé, coiffant ainsi au poteau plusieurs centaines de candidats. Outre les trois saisons triomphales de «Clair de lune», il enregistre un disque pour Motown : «The return of Bruno». Il y est Bruno Randolini, un précurseur génial de tous les styles musicaux à la mode dans les années 60 à 80 (rock décadent, disco, reggae, etc. L’énorme succès (disque de platine) le pousse à en faire un spectacle télévisé. Blake Edwards, dernier grand spécialiste de la comédie américaine, remarque se fantaisie et langage dans «Boire et déboires» en 1987. Il perçoit chez l’acteur des possibilités encore plus grandes et lui offre, l’année suivante, le rôle de Tom Mix dans «Crime à Hollywood».

Bruce WillisLe film est une comédie légèrement dramatique et portée sur la nostalgie. Pour Bruce Willis, c’est un premier pas vers des personnages dramatiques, un peu en demi-teinte. Puis, c’est «Piège de cristal». Le réalisateur John McTiernan, veut, selon ses propres termes, prendre un acteur «léger» pour jouer un «dur». Au fur et à mesure du tournage, il est déconcerté, puis admiratif devant l’acteur qui lui donne plus qu’il n’espérait. « L’intensité de son jeu m’a rappelé les grands rôles de Bogart», dit-il. Bogart, peut-être. Avec tout de même une nuance d’humour pour ne pas perdre les millions de fans de «Clair de lune». «Je ne voulais pas jouer un héros comme Rambo, ou même dans la lignée de ceux incarnés par John Wayne, dit Bruce Willis. J’avais envie de montrer un type timide et vulnérable, contraint de se dépasser dans le feu de l’action. Il m’a fallu un énorme effort de concentration pour exprimer les émotions qu’endure mon personnage au cours du cauchemar qu’il traverse.» La métamorphose est encore plus étonnante dans «Un héros comme tant d’autres», de_ Norman Jewison.

Blake EdwardsVétéran du Viêt-Nam, Emmett préfère boire avec ses copains plutôt que de parler à sa nièce, dont le père est mort « là-bas », sur le champ de déshonneur. Bruce Willis donne à son personnage une présence massive, tout en arrivant à en souligner la fêlure. Son jeu est d’autant plus frappant qu’il contraste avec celui, désordonne et bouillant, de la jeune Emily Lloyd.

A voir ces deux personnes exprimer leur désarroi de façon si différente, on comprend que Blake Edwards a eu raison de demander à Willis d’incarner Tom Mix. Car, en quelques films, l’acteur vient de prouver qu’il sera de ceux qui illustreront la grande tradition hollywoodienne au lieu de la malmener, et qu’il sera à l’aise dans tous les grands genres, du policier à la comédie, du drame psychologique au western ou au film d’aventures.

 

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